IMAGES'02 cinéma

Vevey, 20 septembre - 6 octobre 2002



Les Nouvelles

Diego l'Interdite : un film de David Constantin


Diego - David Constantin

Diego l'interdite © David Constantin




En 1966 la Grande-Bretagne décida d'exciser l'archipel des Chagos, au nord de l'Océan Indien, du territoire de l'Ile Maurice en échange de l'indépendance de cette colonie. La population de l'archipel, les Chagossiens, fut déportée de sa terre natale vers l'Ile Maurice. La Grande-Bretagne loua ensuite l'archipel des Chagos à bail aux Etats-Unis qui installèrent une base militaire sur la plus grande île : Diego Garcia. Cette base sert depuis le 11 septembre 2001 de point de départ aux attaques des B52 sur l'Afghanistan.

L'Ile Maurice, pour sa part, réclame toujours le retour de l'archipel sous sa souveraineté, mais, en dépit des lois internationales interdisant le démembrement des anciennes colonies, ces revendications sont restées sans écho.

Mais les Chagossiens ont continué le combat. En novembre 2001, trente-cinq ans après leur exil forcé, la Haute Cour de Justice de Londres déclara illégale la déportation des Chagossiens et leur donna le droit de retour sur leur terre. Une première tentative de retour fut reportée en raison des évènements du 11 septembre.

Derrière cet épisode sombre de la décolonisation se cache la tragédie longtemps ignorée d'hommes, de femmes et d'enfants déportés du jour au lendemain, privé d'une vie en phase avec la nature pour être jetés dans les bidonvilles de Port-Louis. Vivant dans une extrême pauvreté et dans un pays qui ne voulait pas d'eux, certains d'entre eux moururent de chagrin, d'autres se suicidèrent et la plupart dépouillés de leurs maigres économies par des individus peu scrupuleux.

Diego l'Interdite veut raconter cela en donnant la parole aux Chagossiens eux-mêmes. Certains d'entre eux, aujourd'hui âgés, espèrent toujours revoir leur île avant de mourir. Les plus jeunes, qui n'ont jamais connu la vie sur les îles, ne parlent que d'y aller. Ce film parle de déportation, d'exploitation, de mémoire et d'espoir. Ce film parle de gens " kidnappés " de leur propre pays et dont le sort n'est même pas connu de ceux dont ce rapt est supposé assurer la paix et la sécurité.


Diego - David Constantin

Diego l'interdite © David Constantin




LE FILM :

Lorsque j'ai choisi de faire ce film, il était évident pour moi qu'il fallait laisser les Chagossiens eux-mêmes raconter leur histoire. Malgré tout ce qu'ils ont vécu, les Chagossiens n'ont jamais eu l'occasion de témoigner ouvertement, face à une caméra et de façon individuelle. Je voulais aussi bien le témoignage des natifs que celui des jeunes qui n'ont pas connu la vie sur les îles pour qu'ils me donnent la vision qu'ils en ont. Un mot revenait dans tous les discours : paradis. Ainsi cette terre que certains d'entre eux avaient jadis connue était devenue, au fil des années et des souvenirs racontés par les natifs, un paradis perdu. Un mythe qui risque bien de voler en éclat ; dans le cas d'un éventuel retour, devant la réalité d'une terre restée longtemps inhabitée. Qu'importe, parce que, plus que de s'installer là-bas, les Chagossien recherchent avant tout la levée de cette interdiction qui les empêchent depuis trente-six ans de retourner dans leur pays et la reconnaissance de l'injustice qu'ils ont subie. Cette interdiction, est vécue comme une véritable humiliation.

LE TOURNAGE :

J'éprouvais avant le début du tournage une certaine angoisse à l'idée que les Chagossiens se referment et refusent de me livrer leurs histoires. Comme Mauricien, j'étais moi-même étranger à leur communauté et ils avaient déjà tellement souffert des Mauriciens que rien ne les obligeait a se livrer à moi. D'autant plus qu'au fil des années et des galères, la communauté chagossienne a appris à ne compter que sur elle-même en se méfiant d'initiatives venant de l'extérieur. Pourtant, dès les premières rencontres, les langues se sont déliées et l'angoisse a disparu. Particulièrement accueillants, les Chagossiens ont pleinement joué le jeu, en livrant leurs histoires personnelles comme ils ne l'avaient jamais fait auparavant devant une caméra. Soulagés peut-être de pouvoir enfin s'exprimer après tant d'années. Dès lors les rencontres se sont enchaînées et les témoignages se sont succédés. Pour aboutir à dix-sept heures de rushes inespérées ! Des témoignages totalement imprévus, comme celui de Raphaël, le dernier Chagossien retourné de Diego, se sont révélés d'une importance capitale et ont permis de rentrer plus profondément dans la crise identitaire et la nostalgie qui habite cette communauté.

LE MONTAGE :

Dix-sept heures d'images, donc, à visionner et sélectionner. J'ai choisi de monter le film moi-même parce qu'il y a quelque chose de profondément personnel dans ce travail, une relation entre le sujet et moi dans laquelle je n'avais pas envie d'introduire un regard tiers. Cela pose toutefois un réel problème de distance par rapport au film. Un regard extérieur est généralement bienvenu à ce stade pour faire le deuil du tournage et relativiser les bonnes impressions qu'on avait pu ressentir, tous ces moments où l'on a cru capter quelque chose d'important et qui se révèlent sur la bande, de l'ordre de l'anecdotique ou hors-sujet.

Le premier bout à bout est une catastrophe. Effectué en suivant au plus près le scénario original, il ne fonctionne pas du tout. Ce n'est pas vraiment une surprise, puisque entre le travail d'écriture et celui du montage il y a forcement un gouffre. Il s'agit donc maintenant d'effectuer une troisième écriture après le scénario et le tournage.

Au fur et à mesure du montage je m'aperçois que les moments les plus forts du film sont ceux qui n'étaient pas prévus dans le découpage initial. Comme par exemple la force du regard des natifs. Dans ces regards on peut lire tout le drame des Chagossiens. Raphaël, Charlésia, Anastasie n'ont pas besoin de parler pour que l'on décèle en eux blessures et désillusions. Dès lors, j'ai décidé d'accorder une plus grande importance à ces regards, même si cela remettait en cause une partie de la structure initiale qui prévoyait d'accorder une plus grande place aux jeunes. Mais la présence des natifs est si forte que c'est finalement eux qui " tirent " le film et qu'il serait vain d'essayer de contourner cet état de fait qui est devenu l'épine dorsale du film.

LES CHAGOSSIENS TOUJOURS

Le montage est maintenant pratiquement terminé. L'histoire des Chagossiens n'a cessé d'évoluer durant sa fabrication. En avril 2002, ils ont officiellement obtenu le passeport britannique. Un événement considérable puisqu'il s'agit de la première application concrète du jugement émis par la Haute Cour de Justice de Londres en novembre 2000. Ce changement de statut n'a pas manqué de soulever une polémique puisqu'en acceptant ce passeport, les Chagossiens reconnaissent leur appartenance au Royaume britannique, ce qui pourrait ruiner les chances de l'Ile Maurice de retrouver un jour la souveraineté sur les Chagos. Mais qui peut reprocher à ce peuple qui a tant souffert de vouloir enfin être reconnu et d'aspirer pour ses enfants à une vie et à des études en Grande-Bretagne dont ce passeport précieux est la clé? L'ironie de l'histoire veut que depuis, les Chagossiens semblent avoir repris de la considération aux yeux de certains mauriciens qui lorgnent sur les jeunes Chagossiens dans l'espoir d'obtenir une éventuelle nationalité britannique…

La prochaine étape de la lutte sera sans doute l'organisation d'un retour aux Chagos. De nombreux obstacles se dressent cependant encore sur cette route. Le plus important étant sans doute le refus des Etats-Unis de considérer le retour d'une population civile dans les environs de leur base. Dans les prochain mois s'ouvrira à Washington un procès opposant la communauté chagossienne au gouvernement américain, mais ceci est un autre film…


Diego - David Constantin

Diego l'interdite © David Constantin




D'UN PROJET A L'AUTRE :

Comment ces 10'000 euros du Grand Prix européen des premiers films, attribués en octobre 2001, ont-ils aidé le projet à devenir un film ?

Comme il n'existe pas de fonds d'aide au cinéma à Maurice, je n'ai pu obtenir d'autres subventions. J'aurais sans doute pu demander une aide internationale type Fonds Sud ou Agence de la francophonie, mais les délais imposés et les dates de dépôt des dossiers n'auraient pas permis le tournage et la finition du film pour septembre 2002.

Par ailleurs il était important pour moi de tourner assez rapidement parce que les Chagossiens sont à un moment charnière de leur lutte. Le moment était donc propice à une réflexion sur le sujet. D'autre part, à l'époque du tournage, les Chagossiens évoquaient la possibilité de tenter un retour sur leurs îles même sans l'approbation des autorités anglaises et américaines. Cette entreprise aurait mis en péril le film tel que je le concevais.

Au mois de janvier j'ai rencontré un producteur d'une société de production franco-mauricienne qui s'est montré intéressé par le projet. Il a co-produit le film en mettant à ma disposition les moyens techniques du tournage et de la post-production. Je n'ai, pour l'instant, bénéficié d'aucun autre apport bien que quelques réponses sont encore en suspens (par exemple, le Sundance Documentary Fund.)

Dès l'acceptation du dossier, le financement me permettra d'attaquer d'une part la seconde partie du projet (l'archivage et la mise en forme de tous les témoignages récoltés) et d'autre part de lancer une suite qui serait un film sur la première visite, trente-six ans plus tard, que les Chagossiens effectueront sur leurs îles.

Ce nouveau volet qui prend forme lentement se concentrerait sur le voyage lui-même et sur la re-découverte d'îles où aucun civil n'a mis les pieds depuis 1966.

Le choix du support : Diego l'Interdite a été tourné en DVCAM parce que les caractéristiques du film rendaient le tournage impraticable en argentique.

Le tournage s'étant étalé sur plus d'un mois, déplacer une équipe film et tout le matériel n'était économiquement pas envisageable. Si le film trouve une diffusion télévision -ce qui est le but premier- l'objectif sera atteint. J'espère quand même toujours pouvoir un jour en faire un gonflage en 35 mm, même si la chose n'est pas très réaliste pour l'instant.

David Constantin, Ile Maurice, 15 juin 2002
david.constantin@freesbee.fr
Le Comité Suisse de Soutien aux Chagossiens


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