IMAGES'02 cinéma

Vevey, 20 septembre - 6 octobre 2002



Les Nouvelles

Du bon usage de la rétrospective (en revenant de Soleure, 2)

Les 37èmes Journées cinématographiques de Soleure, dont le site est un modèle du genre www.solothurnerfilmtage.ch, proposait deux rétrospectives.

L'une était consacrée au cinéma de Paul Ryniker, l'un des plus importants documentaristes et producteurs de la Télévision suisse alémanique, dont l'œuvre est totalement inconnue en Suisse romande pour des raisons d'incompatibilité culturelle, nous avait-t-il été répondu par un responsable de la TSR un jour que nous nous étonnions naïvement du fait...

L'autre présentait dix-sept films produits entre 1962 à 1990 pour saluer le quarantième anniversaire de l'Association suisse des réalisatrices et réalisateurs de films, qui vient par ailleurs de lancer un concours de projet à l'échelle nationale.

De récentes études s'étant intéressées à la question du paysage dans le cinéma suisse et 2002 ayant été décrété Année internationale des Alpes, nous avons décidé de redécouvrir à cette occasion Die Landschafstgärtner réalisé en 1969 par Kurt Gloor (1942-1996).

Entre l'écran et la tradition critique, les quelques lectures citées ci-dessous mettent assez bien en évidence qu'idéalement une rétrospective (et le passé n'est pas forcément si vieux qu'on croit !) ne saurait aller sans une mise en perspective contemporaine, sans un regard actif porté en premier lieu sur les films eux-mêmes, c'est-à-dire sur la copie singulière que l'on choisit de montrer. En l'occurrence, il n'est pas indifférent - on l'apprend sur le générique, mais ce n'est évidemment relevé nulle part ailleurs - que la copie de Die Landschafstgärtner projetée à Soleure provenait de l'ancien Centrale suisse d'éducation ouvrière, CSEO / SABZ.


Jaqueline Veuve - Jour de Marché

Jour de Marché © Jaqueline Veuve




Voici ce qu'on peut lire à propos du film de Gloor dans les ouvrages généraux les plus courants:

"Kurt Gloor (…) consacre un film de 33 minutes aux paysans de montagne : Die Landschaftsgärtner (1969). Cet ouvrage démystifie sans pitié l'imagerie éculée de l'armailli descendu de l'alpage pour lancer le drapeau durant les fêtes de lutte ou les championnats de tir. Le cinéaste rapporte des hameaux de montagnes des séquences proches de celles des Hurdes de Buñuel [Las Hurdes, 1932]. Son film, parfaitement maîtrisé, d'une écriture tendue, sans fioritures, mais extraordinairement généreuse et franche, créa un choc salutaire plus violent que Siamo italiani [Alexander Seiler, 1964] ou que Krawall [Jürg Hassler, 1970] car le sujet semblait, au départ, sans rapport avec la contestation."

(Buache 1974 : 218).

"Es vergingen einige Jahre, bis der Schweizer Film sich wieder in die Alpen vorwagte, und er tat es dann meistens mit einem ganz anderen, einem durchdringenden, historischen, soziologischen Blick. Kurt Gloors Pamphlet Die Landschaftsgärtner (1969) kommt bei dieser "Rückeroberung" eine ganz besondere Bedeutung zu. Sarkastisch beschwor er zu Beginn des Films die aufgeladene Bergwelt, mit Bergaufnahme und Richard Strauss' Alpensymphonie, und dann zeigte er die Slums in den Bergen ; das knallte wie eine Ohrfeige."

(Schaub 1987 : 185)

"Der Film dokumentiert illusionslos die Realität der Schweizer Bergbauern Ende der 60er Jahre. Die materielle Not, die Verarmung in allen Lebensbereichen der Bergbevölkerung, dargestellt mit kompromisslosen Bildern, kontrastiert mit dem romantischen Vorstellung der Bergbauern als "Landschaftgärtner der Alpen".

(Catalogue des 37èmes Journées cinématographiques de Soleure, 2002 : 337)

Or qu'avons-nous vu à Soleure? Un film qui remet de la substance dans ces mots, qui manifeste aussi tout ce qu'ils n'expriment pas, par simplification, par synthèse, par formule, par accent…

Composé en huit chapitres, Die Landschaftsgärtner avance à coups de citations tirés des meilleurs auteurs (Karl Marx, Che Guevara, Rudolf Minger, Urs Jaeggi), à coups d'intertitre venant légender l'image. Comme chez Brandt, dans La Suisse s'interroge (Exposition nationale Lausanne 1964), ça commence en couleur pour dénoncer le cliché que la musique de Strauss souligne. Et le noir /blanc est à la limite du noir/blanc . Cette image-là est brute, brutale, ne recule pas devant la répétition, additionne les constats : saleté, misère, acculturation, abrutissement, abandon.

De quelle sorte de documentaire s'agit-il ? C'est "un sujet qui mange de la viande ", comme le disait Jean Vigo, avec un point de vue qui fait de l'entomologie l'outil polémique le plus efficace. Les paysans ne parlent pas. Quand on les entend, c'est qu'ils prient dans la cacophonie du repas achevé (et il y a Dieu sait combien d'enfants qui marmonnent). Vient un contrepoint dont nos textes ne parlent pas, qui n'est ni le tir ni la fête de lutte, mais le spectacle alpestre du Kursaal d'Interlaken, destiné à des touristes hors-champ, parterre invisible que l'on entend rire aux bons mots d'un Monsieur Loyal pour excursionnistes, roublardement bilingue (allemand, anglais).

Buache a raison, c'est une démythification impitoyable, et Schaub aussi, quand il parle de pamphlet. L'un dit "cela sonna comme une gifle", l'autre affirme que le film " créa un choc salutaire". On veut bien les croire, puisqu'ils en furent les témoins et d'une certaine manière sans doute les répercuteurs à l'époque. Mais sur ce choc, on voudrait en savoir plus, car le temps a passé. Ces termes traduisent-t-ils le sentiment du critique ou synthétisent-ils la réception publique de l'œuvre ? L'expression même qui sert de titre au film de Gloor, "les jardiniers du paysage", n'est déjà plus perçue de la même manière aujourd'hui comme elle pouvait l'être en 1969. Schaub nous fournit une piste, quand il signale ailleurs, dans un passage où il juge contestable les méthodes de Gloor et estime que son film faisait "bon marché des nuances", que Die Landschaftsgärtner malgré cela " a fait connaître [les] problèmes [des paysans de montagne] et mis en branle tout un débat " (op. cit., p. 142). Qui dans cette salle du Palace, à Soleure, en ce mois de janvier 2002, imaginait que ce court métrage avait pu avoir un effet dans le débat public ? Et qui mesurait la dérision de l'envoi en lisant au générique que le film était dédié à Franz Schnyder ?

On voudrait en savoir plus aussi sur la manière dont ce fut fait. Certes, dans la salle, beaucoup de cinéastes de cette génération étaient là - leur présence témoignant par ailleurs qu'on ne voit plus guère ces films en projection - et ils savent bien, eux, de quoi était fait leur travail il y a trente ans. Mais nous, à l'ère galopante de la vidéo digitale, comment saurions-nous prendre la mesure des choix formels faits naguère, des limites matérielles et de la manière dont les cinéastes tirèrent parti de ces contraintes ou s'en accommodèrent?

Si la nostalgie ou la célébration appartiennent d'une façon ou d'une autre à la relation qu'on peut entretenir avec un programme rétrospectif, il n'en reste pas moins qu'on ne saurait se limiter à montrer ces images comme si elles n'avaient pas une histoire ou comme si cette histoire était immédiatement sensible, à leur simple contact.

 

Nos citations sont tirées de Freddy Buache, Le cinéma suisse, L'Âge d'homme, Lausanne, 1974 (l'ouvrage vient d'être réédité) et de Martin Schlappner, Martin Schaub, Cinéma suisse. Regards critiques 1896-1987, Centre suisse du cinéma, Zurich, 1987, dont nous avons utilisé plutôt la version allemand originale, Vergangenheit und Gegenwart des Schweizer Films (1896-1887), la traduction française étant un peu trop libre à notre goût.

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