Together. La vie ensemble.

By the waters of Leman I sat down and wept…

T.S. Eliot, The Waste Land

Lorsqu’en 1922 le célèbre poète moderniste T. S. Eliot écrit The Waste Land, la Première Guerre mondiale a dévasté la société, qui a perdu ses repères, ses liens et sa cohésion. Le futur Prix Nobel de littérature soigne sa mélancolie sur les bords du Léman, dans un hôtel lausannois où il rédige une partie de ce long poème qui deviendra l’une des œuvres littéraires les plus influentes du XXe siècle. En 433 vers, il partage ses questionnements autour de la reconstruction du monde après-guerre et évoque « la montagne d’images brisées » que symbolise le conflit. Révélateur des symptômes d’une époque, The Waste Land interroge la capacité d’une société à jamais transformée de retrouver les moyens de « vivre ensemble ».

À l’occasion du centième anniversaire de ce poème, Gregory Eddi Jones lui rend hommage précisément au sein d’un grand hôtel historique de Vevey. Dans ses œuvres, il fait dialoguer l’écriture fragmentaire et la myriade de références littéraires caractéristiques du style de T. S. Eliot avec ses propres traitements d’images aussi expérimentaux que poétiques.

Un siècle après, ce fameux poème est plus que jamais d’actualité. Faisant trembler la société dans ses fondements, les guerres et les crises – qu’elles soient géopolitiques, économiques, environnementales ou encore sanitaires – accentuent les divisions. Pour sa huitième édition, la biennale Images Vevey, placée sous le signe du collectif, évoque les multiples facettes de la vie ensemble.

Parcours monumental inédit conçu spécifiquement pour la ville de Vevey par Thomas Struth, Unconscious Collectivity fonctionne comme le fil rouge de cette édition : l’histoire, la religion, la science, la ville, l’architecture, la culture ou encore les loisirs sont autant de domaines qui façonnent l’inconscient collectif et influencent la vie en société.

Sentiment universel, l’amour se partage, unit ou sépare. Couple à la ville comme à la scène durant une décennie, Marina Abramović & Ulay marquent symboliquement la fin de leur vie amoureuse et de leur collaboration en organisant leur ultime performance sur la Grande Muraille de Chine, à la frontière du mythe et de la réalité. Une vingtaine d’années plus tard, au cœur du Museum of Modern Art (MoMA) à New York, le couple légendaire est réuni une dernière fois durant quelques minutes sous l’objectif de Marco Anelli.

Miroir de la société, la famille est un microcosme intense, où se partagent quotidiennement des moments chargés d’émotions, d’héritages et de secrets. Plusieurs artistes de cette édition plongent au cœur de l’intimité de la sphère familiale : Siân Davey révèle les liens privilégiés qu’elle a constitués au fil des ans avec ses filles au sein de sa famille recomposée ; Alec Soth déambule durant des semaines à travers Bogotá dans l’attente d’adopter son enfant et de débuter une nouvelle vie ; Stefanie Moshammer témoigne avec tendresse de la relation complexe qu’elle entretient avec sa mère alcoolique ; Paola Jiménez Quispe tente par le biais d’un livre de faire le deuil de son père, brutalement assassiné au Pérou lorsqu’elle était enfant ; Diana Markosian, enfin, met en scène son épopée familiale à la manière du célèbre soap opera Santa Barbara.

Toute communauté possède des valeurs et des lois qui déterminent ses seuils de tolérance et ses tabous. En se basant sur son expérience personnelle, Mahalia Taje Giotto partage le difficile parcours des personnes transgenres. En évoquant son enfance passée au sein d’une secte, Alba Zari lève le voile sur les conséquences désastreuses de ce milieu sur ses adeptes. Sujet en marge du débat public, la détention féminine est au cœur du projet de Bettina Rheims, qui va à la rencontre de femmes incarcérées dans quatre prisons françaises.

Du Brexit britannique à l’assaut du Capitole aux États-Unis, en passant par les prises de positions des candidat·e·s à la présidentielle française, nombreux sont les événements récents qui ont démontré l’ampleur de la montée des nationalismes dans l’arène politique occidentale. Sensible aux menaces que cette tendance fait peser sur la cohésion de la société, l’Espagnol Daniel Mayrit se glisse dans la peau d’un candidat populiste en campagne pour révéler les stratégies de communication employées par les démagogues de droite comme de gauche.

Le 24 février 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie témoigne une fois de plus de la fragilité des équilibres internationaux. Images Vevey évoque ce contexte géopolitique instable en présentant les travaux de deux artistes ukrainien·ne·s. Au tournant des années 1960 et 1970, Boris Mikhailov aborde avec ironie les réalités sociales et la censure au sein de son pays sous le régime soviétique, tandis qu’en 2015 la jeune photographe Gera Artemova évoque la menace intangible et omniprésente de la guerre sur la vie quotidienne, annonçant de manière prémonitoire les événements tragiques de 2022.

Comment grandir et évoluer au sein d’un pays qui a connu l’oppression et la colonisation ? C’est autour de l’histoire nationale et de son héritage que deux artistes revisitent le passé de leur pays à travers d’habiles mises en scènes : d’un côté, Lebohang Kganye adapte à la manière de théâtres d’ombres diverses scènes tirées d’une nouvelle de science-fiction qui imagine le retour de Nelson Mandela en Afrique du Sud après sa mort ; de l’autre, Gosette Lubondo fait revivre de manière onirique une école laissée à l’abandon suite à la décolonisation belge en République démocratique du Congo. Le Guatémaltèque Juan Brenner documente les conséquences sociales et humaines de la colonisation du continent américain par les Espagnols au XVIe siècle.

Vivre ensemble, c’est aussi mélanger les cultures. En photographiant les bricolages que son fils a ramenés de l’école, l’artiste colombienne Guadalupe Ruiz met en parallèle la facilité enfantine avec laquelle celui-ci, né en Suisse, combine ses origines, avec sa propre difficulté à s’intégrer en tant qu’adulte. Le métissage façonne le visage des métropoles, comme le saisit Mimi Mollica à Londres dans le quartier énergique et diversifié de l’East End. À Mumbai, Rachel Lopez démultiplie les selfies dans les taxis, dont les décors intérieurs sont autant de marqueurs du foisonnement culturel de la capitale économique indienne.

La ville est par essence un espace qui réunit, les rues et les places sont des lieux de rencontres, l’architecture influence les interactions. L’incroyable ville sicilienne de Gibellina, détruite par un tremblement de terre en 1968 et reconstruite en une cité utopique, se trouve au cœur du travail d’Alexander Rosenkranz. En collant des silhouettes d’habitant·e·s sur les vitres de son studio, Esther Hovers repeuple poétiquement la ville de La Haye, désertée lors de la pandémie, tissant des liens entre le passé et le présent.

Avec son ambitieux projet participatif, l’artiste britannique Gillian Wearing fait dialoguer l’espace public avec l’espace privé, en enchainant des centaines de séquences filmées par des personnes du monde entier au travers de la fenêtre de leur maison. À l’inverse, les photos prises par Emilie Gafner dans les rues de plusieurs villes sont projetées à l’intérieur de son immeuble. Lors d’un voyage à travers l’Europe, Bertien van Manen est accueillie par différents hôtes dont elle photographie les clichés personnels dissimulés dans leurs appartements.

Voyager et découvrir de nouveaux horizons influencent notre manière de vivre ensemble. À défaut, le voyage peut aussi être une cosa mentale (chose mentale) : Dominique Teufen ne quitte pas son bureau et réalise pourtant d’étonnants panoramas alpins grâce à sa photocopieuse, alors que Roger Eberhard s’évade de son quotidien zurichois en se réappropriant les paysages exotiques qui décorent les opercules de crème à café en Suisse.

Depuis l’invention du tourisme, la Suisse est l’une des destinations favorites des peintres, philosophes et écrivain·e·s pour ses panoramas naturels romantiques. Séjournant à plusieurs reprises dans notre pays, le photographe et écrivain américain d’origine nigériane Teju Cole porte un regard affectueux sur cette carte postale helvétique tout en révélant certains de ses paradoxes. En matière de ressources naturelles et d’infrastructures touristiques, le Colombien Sergio Pinzón, de passage en Valais, est frappé par le décalage entre l’image idéalisée de la Suisse et sa réalité. Dans un jardin idyllique, Denise Bertschi présente aussi une Suisse paradoxale : cet îlot à la fois idéal et nostalgique que reproduisent les soldats de la Confédération en stationnement dans la zone démilitarisée (DMZ) située entre la Corée du Nord et du Sud.

Le projet commun de Martin Parr & The Anonymous Project illustre la société de consommation et de divertissement par la rencontre savoureuse entre les clichés du célèbre photographe et des photos d’anonymes du siècle passé. Vincen Beeckman partage sa passion pour le minigolf, entre sport et loisir, et propose aux festivalier·ère·s un véritable parcours conçu pour Images Vevey. Alors qu’Erik Kessels imagine un improbable match de football grandeur nature mais sans ballon, Olivier Cablat révèle les sombres coulisses de ce sport déchainant les passions collectives dans les stades comme dans les bistrots. Lucas Olivet documente quant à lui les derniers jours d’une emblématique pinte vaudoise, incontournable lieu de rencontres et de vie du village.

Entre opportunité, innovation et création, les technologies numériques modifient le fonctionnement de la société tout en constituant de nouveaux dangers : les enjeux pour la collectivité sont énormes. Si Daniel Wallace met en garde face au développement inquiétant de l’intelligence artificielle, Clemens Fischer détourne de manière amusante les techniques de surveillance numériques avec une installation analogique qui interpelle le public à son insu. Les données informatiques binaires deviennent pour Ryoji Ikeda matières à la création d’une véritable expérience collective et immersive au cœur de l’univers numérique.

Les changements climatiques impactent progressivement nos comportements et nos économies. Certains milieux naturels sont particulièrement marqués par ces bouleversements. Rahel Oberhummer témoigne de la fonte du permafrost dans les Grisons au travers d’images de microbes qui y pullulent alors que Michele Sibiloni documente les enjeux liés à la chasse aux grillons de brousse migrant en Ouganda, source de revenus considérables menacés en cas de disparition de l’espèce.

La vie en communauté est faite d’aléas, de joies et de peines. Deanna Dikeman aborde avec tendresse la fugacité de la vie en photographiant durant 27 ans ses parents devant la maison familiale après chacune de ses visites, jusqu’à leur disparition. Olivier Suter parcourt les cimetières à travers le monde en quête des tombes où reposent les figures majeures de l’art occidental de la Renaissance à nos jours. Enfin, le projet de Camille Guerrero, jeune artiste décédée brutalement, interroge la postérité et la légitimité artistique.

Le présent s’inspire constamment du passé, dont les héritages artistiques marquent les générations : Matthias Brunner met en lumière dans sa spectaculaire installation vidéo l’influence de Monet, Van Gogh, Cézanne et de la peinture impressionniste sur les débuts du cinéma français des années 1920 à 1930, alors que les clichés iconiques de photographes du XXe siècle deviennent les ingrédients du petit-déjeuner d’Anastasia Samoylova.

La collection, le collage et l’assemblage d’images sont autant de reflets de la diversité de la société. Alors que Carmen Winant collectionne dans son atelier des milliers de pages intactes issues de magazines ou de livres en vue de nouvelles créations éditoriales, Shirana Shahbazi crée sur toute la façade d’un bâtiment veveysan un montage monumental où se superposent aplats colorés, formes géométriques et objets du quotidien.

Finalement, entre légende et réalité, Andrew Norman Wilson réinterprète le tube planétaire « In the Air Tonight » de Phil Collins, musique culte pour toute une génération et dont l’installation vidéo présentée à Images Vevey continuera d’alimenter le mythe et de façonner la mémoire collective des festivalier·ère·s.

Il faut de tout pour faire un monde. En réponse à la « montagne d’images brisées » évoquée mélancoliquement par le poète T. S. Eliot en 1922, cette édition du Festival Images Vevey propose une montagne d’images aussi riches qu’inspirantes, réparties en 50 expériences visuelles célébrant les multiples défis de « la vie ensemble ».

 

Stefano Stoll
Images Vevey
Directeur