Édito de Stefano Stoll
We are family!
“The bond that links your true family is not one of blood, but of respect and joy in each other’s life.”
— Richard Bach, Jonathan Livingston Seagull (1970)
Saluée en 2024 comme « l’un des tout premiers festivals d’arts visuels au monde » par le correspondant du quotidien français Le Monde, la Biennale Images Vevey cherche depuis sa création en 2008 à surprendre, à innover et à explorer l’image comme un langage universel. Cette orientation coïncide avec l’arrivée d’Instagram, devenu dès 2010 un moyen de communication global basé sur la photographie et la vidéo ; mais c’est bien depuis sa naissance, il y a 200 ans précisément, que la photographie est un langage à part entière.
En 2026, c’est avec toutes celles et ceux qui ont permis cet envol et ce succès que la Biennale Images Vevey célèbre sa 10e édition, s’inspirant délibérément de la chanson de Sister Sledge pour son thème festif et rassembleur : « We are family! ». L’anecdote veut que ce tube intergénérationnel ait rejoint la liste des titres du prestigieux Grammy Hall of Fame en 2008, année même de la création de la Biennale Images Vevey.
Le pilote et écrivain Richard Bach publiait en 1970 son célèbre Jonathan Livingston le goéland dans lequel il écrivait : « Le lien qui unit votre famille n’est pas le lien du sang, mais le respect et la joie dans la vie de l’autre. » En suivant un goéland qui refuse les conventions imposées par son clan et cherche à tracer sa propre voie, l’auteur propose une vision élargie de la famille, reposant sur les affinités, la bienveillance et le partage.
Alors que les sociétés contemporaines sont traversées par des tensions politiques, sociales et identitaires, les modèles familiaux se diversifient et les formes d’appartenance se multiplient. Si la famille demeure l’un des premiers espaces de construction de soi, de transmission et de solidarité, elle ne se limite pas à la parenté biologique. Familles nucléaires, recomposées, monoparentales ou choisies, collègues, communautés, diasporas, réseaux d’entraide ou cercles politiques : autant de liens qui unissent les individus et dessinent les contours de familles multiples.
Ces liens constituent autant d’espaces où se négocient les questions de mémoire, d’identité, d’autorité et de vivre-ensemble. À la fois refuge et lieu de tensions, espace d’apprentissage et de conflits, la famille rassemble autant qu’elle divise. Elle se construit par les souvenirs, les héritages, les absences, les non-dits, les réconciliations et les rituels qui façonnent les trajectoires individuelles et collectives.
À l’occasion de sa 10e édition, la Biennale Images Vevey explore la notion de famille dans un sens large, vivant, contemporain et parfois volontairement inattendu. Elle met aussi en lumière la richesse des relations qui se sont tissées autour de Images Vevey au fil des années. Comme une grande famille, Images Vevey a collaboré avec plus de 503 artistes originaires de 55 pays, aux côtés d’équipes, de partenaires, d’institutions, d’instances politiques et administratives, de médias et de maisons d’édition et, bien sûr, d’un public fidèle et curieux qui tous ensemble ont écrit son histoire et sans qui rien n’aurait de sens.
Programmé en 2010 et en 2012, l’artiste français JR est un représentant de cette grande famille qu’est Images Vevey, et l’une des figures ayant contribué au rayonnement de la Biennale Images Vevey dès ses premières années. À l’occasion du 15e anniversaire de son fameux Inside Out Project, dont une des premières étapes internationales a vu le jour à Vevey, il revient en 2026 pour mettre à l’honneur de manière grandiose les habitant·e·s, les visiteur·euse·s et les ami·e·s de la Biennale.
Cette édition anniversaire se prête au jeu des retrouvailles en invitant à nouveau certain·e·s artistes programmé·e·s antérieurement, tout en conviant des projets qui traitent de la famille dans ses aspects les plus implicites ; par exemple ces citadin·e·s centré·e·s sur elleux-mêmes et leur quotidien chez Mark Wallinger, qui résonnent universellement en chacun·e de nous ; ou le football, sport qui déchaîne les passions, fédère ou divise les familles comme les nations, un phénomène transgénérationnel qu’abordent Douglas Gordon et Philippe Parreno à travers la figure légendaire de Zinédine Zidane.
Au sein du noyau familial, les relations entre parents et enfants sont parfois complexes. Fille peu loquace, au grand désarroi de sa maman, Kata Geibl replonge dans ses souvenirs et ses archives personnelles, et voit dans l’intelligence artificielle un nouvel outil pour enfin communiquer avec sa mère. Alors qu’Abdulhamid Kircher trouve dans les paradoxes de la lutte turque, entre vulnérabilité et virilité, une manière de confronter les liens affectifs problématiques avec son père et avec l’ensemble des hommes de sa famille paternelle, Lóa Fenzy réalise un court-métrage qui met en scène des acteurs pour incarner ce père qu’elle n’a jamais rencontré.
De nombreuses familles se construisent à travers la distance, les migrations et le croisement des cultures. Originaire de République démocratique du Congo et née en Suisse, Claudia Ndebele examine les relations familiales au prisme de la mémoire et de la diaspora, rappelant cette réalité commune à de nombreuses familles divisées entre plusieurs pays ou continents. Marie-Pierre Cravedi retrouve au Maroc l’atelier mécanique de son grand-père paternel, émigré italien qui a vécu durant soixante ans à Casablanca, et suit les traces de son père qui y a grandi, entre mémoire familiale et histoire partagée.
Certaines lignées familiales perpétuent héritages et privilèges à travers les générations successives, influençant le destin de populations entières. Dans les galeries de portraits des grands musées européens, Cristina De Middel explore la pratique de l’endogamie dans ces dynasties régnantes et ses effets de consanguinité ; Stacy Kranitz critique les manipulations politiques par l’image à travers l’exemple des Appalaches aux États-Unis, dont les représentations photographiques ont contribué à construire une vision réductrice de la région, associée à la pauvreté et à l’exclusion.
Les histoires familiales sont traversées par les drames, la maladie et la disparition. Alors qu’il a seulement 3 ans, Francesco Pennacchio perd sa mère, emportée par la maladie, et tente, adulte, de préserver son souvenir. Erik Kessels a 11 ans lorsque sa sœur cadette décède accidentellement, renversée par une voiture : il lui rend hommage au travers d’un seul portrait d’elle. Lisa Bertoldi évoque sa relation personnelle avec ses grands-parents, décédés de la maladie d’Alzheimer.
Plusieurs artistes s’intéressent au temps qui passe, retraçant l’évolution de leur famille ou de leur entourage au fil des ans et des événements. Durant vingt-sept ans, Deanna Dikeman immortalise ses parents devant la maison familiale après chacune de ses visites, jusqu’à leur disparition. Présentée à l’identique en 2022, cette installation devrait faire l’effet d’un émouvant « déjà-vu » participant à l’expérience de visite. Sous la forme d’un arbre généalogique, Barbara Davatz réalise une série de portraits de couples d’amoureux·ses, de proches ou d’ami·e·s qui se retrouvent dans son studio zurichois en 1982, en 1988, en 1997 puis en 2014, révélant l’évolution des relations affectives et les aléas de la vie. Rineke Dijkstra photographie pendant trente ans Almerisa, documentant son passage de l’enfance à l’âge adulte. Enfin, Annelies Štrba revisite les clichés de son quotidien familial et de ses voyages réalisés entre 1970 et 1997, soulignant les traces du temps et de la mémoire, individuelle et collective.
Les archives, qu’elles soient personnelles ou familiales, constituent une source d’inspiration artistique foisonnante autant qu’un espace d’introspection pour comprendre le passé et questionner l’avenir. Carlos Amorales transforme, au moyen de l’IA, ses centaines de diapositives des années 1990 en un film autobiographique qui traite de son identité d’artiste et de père de famille. Retrouvant par hasard dans son album familial une photo de sa fratrie prise au cœur du glacier du Rhône il y a trente ans, Thierry Raboud amorce une enquête croisant enjeu climatique, tourisme suisse et mémoire collective.
Certain·e·s artistes s’attellent à détourner le genre même de la photographie de famille, présent dès les débuts du médium photographique qui fête cette année son bicentenaire. À partir d’innombrables archives anonymes dénichées dans diverses brocantes, Vik Muniz évoque les clichés typiques se trouvant dans chaque album photographique familial à travers un processus de collage tout analogique. À l’inverse, Charlie Engman entraîne une IA à plusieurs reprises pour générer des scènes domestiques et familiales étranges, fictives et malaisantes. Quant à Hans Eijkelboom, il joue sur un mode performatif le rôle du père et du mari absent dans des clichés qui reproduisent les codes photographiques traditionnels de la famille nucléaire.
Lieu de confort et de sécurité aussi bien que de secrets ou de crises, la maison est le théâtre de scènes à la fois joyeuses, chaotiques et fondatrices. Richard Billingham documente le quotidien de sa famille, marqué par le caractère jovial de son père pourtant alcoolique, et sa vie passée entre deux appartements situés dans le même îlot d’immeubles. Karolina Wojtas rejoue avec son jeune frère des situations inspirées des jeux et tensions qui ont traversé leur enfance. Elsa & Johanna mettent en scène, dans les alentours de diverses maisons louées en Allemagne, une variété de personnages fictifs et d’archétypes familiaux. Enfin, durant les nuits de sevrage de son fils, Mario Wezel emploie une technologie liée à la surveillance militaire pour dévoiler l’espace le plus intime et privé que constitue la chambre parentale.
Le foyer offre idéalement un espace à l’abri des conventions sociales imposées, des discriminations et des rôles assignés, où se construisent librement l’identité et le sentiment de chez-soi. Sunil Gupta et Charan Singh, comme Siân Davey, représentent la notion de « safe place » : d’un côté, les deux artistes réalisent des portraits de couples queer au cœur de leur environnement domestique ; de l’autre, la photographe britannique transforme avec son fils leur jardin en un lieu sauvage de lâcher-prise pour ses proches, ami·e·s et gens de passage. Quant à Pacifico Silano, il reconstitue le sex-shop tenu par ses parents, dans lequel il a grandi, travaillé et forgé son identité personnelle et artistique.
Au-delà des relations généalogiques et biologiques, les différentes communautés constituent autant d’espaces d’appartenance où se tissent des liens sur le modèle familial. En documentant les manifestations sociales dans l’Angleterre des années 1980 et 1990, Sunil Gupta révèle comment la communauté LGBTQIA+ se constitue en famille choisie, forgée par des mobilisations collectives et des valeurs communes. Luisa Dörr dresse le portrait d’un collectif de skateuses actives en Bolivie qui s’approprient la jupe traditionnelle pollera pour revendiquer leurs racines et affirmer leur place dans une société conservatrice.
Qu’elles soient sœurs, compagnes ou connaissances, les femmes tissent entre elles des liens forts pour se soutenir, partager leurs expériences et défendre leurs droits face aux inégalités. Martina Bacigalupo rend un hommage touchant à son ancienne nounou qui, après une vie consacrée aux autres, réalise enfin ses rêves au moment de sa retraite. Ruth Erdt et Eva Vuillemin plongent dans leur relation mère-fille en associant une série de leurs autoportraits respectifs pris à vingt ans d’intervalle, tout en dédiant leur travail à leurs aïeules. Alice Mann célèbre la force de la sororité en dirigeant son objectif sur les drummies en Afrique du Sud, ces équipes de majorettes féminines qui font de leur activité un symbole d’identité collective.
Les familles se définissent aussi par leur relation à la culture, au sport et par leurs centres d’intérêt. Dans son installation vidéo, Ange Leccia revisite le cultissime film Saturday Night Fever qui a fait danser plusieurs générations au son du disco. De son côté, Matthias Brunner partage ses deux grandes passions dans une installation créant des liens entre cinéma et littérature. Rineke Dijkstra, quant à elle, filme une jeune ballerine dans un studio de danse, répétant pour son audition sous l’autorité sévère de sa professeure. Alors que la chanteuse Erika Stucky rend hommage autant à sa famille biologique qu’à sa famille musicale qui ont accompagné ses 44 ans de carrière, Anoush Abrar présente ses portraits de stars pris dans les coulisses du Montreux Jazz Festival, rendez-vous qui réunit et entrelace les générations depuis soixante ans.
À l’ère des médias de masse et des réseaux sociaux, les célébrités occupent une place singulière dans nos vies et nos interactions. Dans les collages de Mazaccio & Drowilal, les routines des stars, photographiées par des paparazzis, ressemblent à celles de n’importe quelle famille. Cedric Zellweger questionne la façon dont les figures ambiguës telles qu’Elon Musk et autres leaders politico-économiques occupent, par leurs actions et leurs actualités, l’opinion publique, alimentant des débats complexes au sein des foyers. Entre mise en scène de soi, succès digital et réalité agricole, Nadine Fraczkowski documente le quotidien d’une famille américaine, devenue soudainement célèbre à travers les vidéos virales de la fratrie lors des concours de petit bétail.
Les animaux occupent une place particulière dans certains foyers tout au long d’une vie. Mazaccio & Drowilal présentent une dizaine de chiens face aux couchers de soleil pour évoquer avec humour la relation privilégiée qu’entretiennent les êtres humains avec leurs animaux domestiques. Dans un parc berlinois, Stefanie Seufert tire le portrait des mésanges qui prennent part jour après jour à la vie des citadin·e·s.
Au cœur des foyers, les objets du quotidien dévoilent beaucoup sur les familles qui y résident. D’un côté, Tokuko Ushioda souligne le rôle essentiel et la dimension intime d’un objet aussi banal que le réfrigérateur. De l’autre, Lucia Koch révèle le potentiel architectural et poétique de simples emballages domestiques tels que des cartons vides qui, une fois placés sur la façade de l’ancienne prison de Vevey, deviennent symboles de liberté et d’espoir.
Enfin, cette 10e édition célèbre Vevey, cette ville d’images et ses habitant·e·s, qui font de la Biennale Images Vevey un moment de rassemblement, accessible à toutes et tous, où l’image devient, édition après édition, un espace partagé, un langage commun et un ensemble d’expériences fédératrices.
« Welcome Back » à celles et ceux qui reviennent, « Happy Birthday » à toute cette famille constituée au fil des dix éditions, et comme le chantent les quatre sœurs Sledge : « Get up everybody and sing! »
Stefano Stoll
Images Vevey
Fondateur et Directeur